La fusion ABES–AMUE

Le projet de rapprochement entre l’ABES et l’AMUE, initialement présenté comme une convergence stratégique des opérateurs numériques de l’ESR, est désormais perçu par une large partie des personnels comme un chantier mené trop vite, trop loin et sans garanties suffisantes. Le SNASUB-FSU alerte depuis la première heure sur une réforme conduite dans l’opacité, avec des changements de cap successifs, un calendrier maintenu au 1er janvier 2027 et une absence persistante de concertation réelle.

L’enjeu n’est pas seulement institutionnel. Il touche directement aux missions historiques de l’ABES, à la place des bibliothèques dans l’ESR, à l’organisation du travail et à la reconnaissance des métiers. Pour les personnels, la question centrale est simple : comment garantir la continuité d’un service public spécialisé si la logique de fusion dilue les responsabilités, brouille les périmètres et déplace le pilotage vers une structure davantage orientée vers la mutualisation administrative et technique ?

Une fusion annoncée comme vertueuse

Au départ, le ministère a présenté le rapprochement ABES–AMUE–CINES comme une évolution naturelle, destinée à renforcer la cohérence de l’action numérique au service de l’ESR. Le discours officiel insiste sur la préservation des métiers, des cultures professionnelles et de la continuité des missions.

L’AMUE inscrit d’ailleurs sa feuille de route 2026 dans cette transition, en présentant l’année comme une étape de préparation active vers une future entité au 1ᵉʳ janvier 2027.

Sur le papier, l’objectif peut sembler rationnel : mieux coordonner les outils, rapprocher les fonctions supports, fluidifier certains services et éviter les doublons. Cette promesse de simplification est souvent mise en avant dans les restructurations publiques.

Mais à mesure que le projet avance, son contenu réel devient plus préoccupant. Le retrait du CINES, la redéfinition du périmètre et l’extension du projet à des missions de fond ont profondément modifié la nature de la fusion.

Le regard syndical

Du point de vue du SNASUB-FSU, le dossier est d’abord marqué par trois défauts majeurs : la précipitation, l’opacité et le mépris du dialogue social. Nos communiqués soulignent l’absence d’une concertation loyale avec les représentants des personnels, ainsi que l’insuffisance d’informations précises sur la gouvernance, les missions et les conséquences concrètes de la réforme.

Nous insistons aussi sur un point essentiel : la fusion ne doit pas être l’occasion d’un dessaisissement progressif de l’ABES de ses missions historiques. Or, plusieurs signaux inquiètent, notamment des réductions d’activité demandées en parallèle du projet de réorganisation, ce qui laisse craindre une transformation imposée « par le haut » avant même la création de la nouvelle structure.

Dans cette lecture, la fusion n’apparaît plus comme une mutualisation raisonnable, mais comme un risque de dilution des expertises et de fragilisation du réseau documentaire national.

Ce que disent les personnels

Il serait pourtant réducteur de présenter les personnels de l’ABES comme totalement homogènes.

Beaucoup partagent notre inquiétude syndicale, mais avec des nuances importantes selon les métiers, l’ancienneté, les services et le degré de proximité avec les missions techniques ou documentaires.

Certains reconnaissent qu’une meilleure coordination avec l’AMUE pourrait, à terme, apporter des outils communs ou des rapprochements utiles.

D’autres restent surtout préoccupés par la méthode, sans rejeter par principe toute évolution.

Cette position plus mitigée repose souvent sur un raisonnement pragmatique : oui à des coopérations renforcées, oui à des mutualisations ciblées, mais non à une fusion qui remettrait en cause l’identité professionnelle, les circuits de décision et la capacité de l’ABES à porter ses missions propres.

En d’autres termes, une partie des agents ne défend pas le statu quo par conservatisme, mais parce qu’elle estime que les garanties actuelles sont insuffisantes pour accepter une transformation d’une telle ampleur.

Les risques humains et professionnels

Le premier risque est celui de la surcharge et de l’épuisement. Quand les contours d’un projet bougent en permanence, les équipes doivent absorber à la fois les tâches courantes et la réorganisation, ce qui accentue la fatigue et l’incertitude. Les syndicats demandent d’ailleurs un plan de prévention des risques psycho-sociaux, ce qui montre que la tension est déjà bien installée.

Le deuxième risque est celui de la perte de lisibilité des métiers. L’ABES est connue pour sa fonction de coordination nationale des réseaux bibliographiques et documentaires, tandis que l’AMUE est davantage identifiée à la mutualisation de solutions et à l’accompagnement des établissements. Si ces logiques sont fusionnées sans clarification forte, les personnels peuvent craindre un glissement vers un opérateur plus généraliste, moins ancré dans l’expertise documentaire.

Le troisième risque est celui d’une gouvernance moins accessible. Plus la structure devient large, plus les décisions peuvent s’éloigner des collectifs de travail et des réalités de terrain. Pour les agents, cela signifie potentiellement moins de marges de discussion, moins de visibilité sur les choix stratégiques, et un sentiment d’être entraînés dans une réforme conçue d’abord pour des raisons budgétaires ou organisationnelles.

Une exigence de remise à plat

Face à un projet conduit dans la précipitation, la réponse ne peut être ni l’attentisme ni la résignation. La mobilisation de la profession est décisive : c’est par la signature de la pétition, par l’expression collective des personnels, des réseaux et des usagers, que peut s’imposer l’idée qu’une réforme de cette ampleur ne se mène pas contre celles et ceux qui font vivre le service public, mais avec eux.

La position syndicale doit donc rester claire : suspension du projet dans sa forme actuelle, demande de moratoire, vraie consultation des personnels, étude d’impact sérieuse, garanties sur les effectifs et les missions, et ouverture d’un débat transparent sur l’avenir des opérateurs numériques de l’ESR.

C’est aussi le sens de la pétition portée par l’intersyndicale, qui demande l’abandon de la fusion, le maintien de tous les postes et le renforcement des moyens budgétaires.

Au-delà de la seule architecture administrative, le problème est désormais aggravé par la concomitance dangereuse entre ce projet de fusion et la mise en place du projet Orion. L’ABES indique elle-même que la montée en charge d’Orion implique une priorisation forte, avec des suspensions ou réductions d’activités, des arbitrages lourds et une réorganisation profonde des services dès 2026.

Autrement dit, on demande aux équipes de porter simultanément une transformation structurante des outils métiers et une refonte institutionnelle incertaine, alors même que la réussite d’Orion exige déjà des moyens, du temps et de la stabilité.

Ce cumul des chantiers fait peser un risque très concret sur les personnels comme sur les missions : surcharge, désorganisation, perte de visibilité, et affaiblissement de la capacité de l’ABES à conduire sereinement son projet de renouvellement documentaire.

La prudence ne relève donc pas de l’immobilisme : elle relève de la responsabilité, et la responsabilité commande aujourd’hui de remettre ce dossier à plat avant qu’il ne compromette durablement à la fois les collectifs de travail et la réussite d’Orion.


Chronologie de la fusion ABES–AMUE

  • Début 2025 : une mission confiée à Guillaume Gellé étudie plusieurs scénarios de rapprochement entre les opérateurs numériques nationaux de l’ESR.
  • 2 septembre 2025 : le ministère annonce officiellement un rapprochement ABES–AMUE–CINES pour créer une nouvelle structure, avec Simon Larger chargé de coordonner la préfiguration.
  • Septembre 2025 : la préfiguration démarre et les premières réunions d’information sont organisées avec les personnels.
  • 2 octobre 2025 : des syndicats publient un communiqué très critique, jugeant le projet flou, sans rapport publiable ni lettre de mission claire, et dénonçant un pilotage centré sur les aspects RH, juridiques et financiers.
  • Fin 2025 : le calendrier officiel reste fixé à une nouvelle entité au 1er janvier 2027.
  • Janvier 2026 : l’AMUE inscrit la transition dans son plan d’action 2026, présenté comme une année de préparation opérationnelle à la future organisation.
  • 15 mars 2026 : l’AMUE prolonge son contrat de développement jusqu’à fin 2026 pour accompagner l’année de transition.
  • Début 2026 : les travaux préparatoires sont engagés, mais le CINES sort du périmètre du projet, ce qui réoriente le dossier vers une coopération resserrée entre l’AMUE et l’ABES.
  • Mars 2026 : les syndicats alertent sur des inquiétudes majeures concernant l’avenir des missions de l’ABES.
  • Avril 2026 : plusieurs communiqués parlent d’un projet de plus en plus contesté, et demandent un moratoire ou un report du calendrier.
  • Mai 2026 : la contestation se poursuit, mais le ministère et l’AMUE main-tiennent l’horizon d’une création de la nouvelle structure en 2027.

N° 314 — Mai-juin-juillet 2026

À l’ONISEP, c’est le grand nettoyage de printemps 90 ans de la victoire de 1936 à la défense de nos acquis face à la menace du « travailler plus »
Cet article est la rubrique 11 sur 16 du Convergences N° 314 — Mai-juin-juillet 2026