Pour son 80ᵉ anniversaire, la Sécurité sociale, un enjeu majeur pour notre modèle social, un enjeu majeur de la lutte de classes

En octobre 2025, la Sécu aura eu 80 ans. Si chacun voit dans la Sécu un acquis essentiel à préserver comme l’attestent les plus grandes luttes sociales de ce pays, connaissons-nous bien son histoire, ses principes et en particulier celui de son financement assuré majoritairement par les cotisations dites patronales intégrées dans les salaires ?

Etablir l’histoire de la Sécu, c’est d’abord rappeler que c’est une conquête obtenue au moment où le patronat craignait de tout perdre et qu’elle est le fruit de longues luttes des travailleur·euse·s pour la solidarité ouvrière et contre les capitalistes et l’état. C’est aussi décrire comment depuis 1945 ces derniers n’ont eu de cesse de remettre en cause ses fondements sans pour autant parvenir à la détruire totalement. Tels sont pourtant les objectifs de Macron.

Les prestations sociales annuelles de la Sécu représentent actuellement une masse de 885 milliards d’euros soit plus de 30 % du produit intérieur brut ! Baisser ou faire disparaître la part patronale des cotisations sociales, mettre la main sur des centaines de milliards d’euros qui, via les pensions de réversion ou le système hospitalier, échappent à la capitalisation ou au secteur privé de la santé est donc un enjeu majeur pour un capitalisme français toujours plus en déclin et donc toujours plus avide de profits.

Ceci explique les raisons de la multiplication des déclarations ravageuses contre la Sécu et en particulier les retraites ces derniers mois. Le 15 juillet 2025, Bayrou annonçait pour le budget 2026, 44 milliards de nouvelles coupes budgétaires, une partie importante s’appliquant à la Sécurité sociale : 1) gel du montant des prestations sociales et les retraites, 2) doublement à 100 euros des franchises annuelles restant à charge pour les patient·es et 3) remise en cause en particulier du remboursement à 100 % des frais médicaux des 13 millions de personnes souffrant d’affections longues durées (ALD, dispositif instauré en 1945) comme le diabète, la sclérose en plaques, un cancer, etc. L’ignominie jusqu’au bout ! Lecornu n’a renoncé en rien aux projets de Bayrou.

Le 14 mai, Macron avait indiqué qu’une TVA sociale pourrait être une piste pour de nouveaux financements pour la Sécu. Faire financer la Sécu par nos impôts et non plus la part patronale de notre salaire. Voilà l’axe principal de l’offensive en cours.

La défense de la Sécu n’est pas seulement une question vitale pour les travailleur·euse·s et leur famille elle matérialise le lien entre les travailleur·euse·s, la solidarité effective entre celles et ceux qui sont en état de travailler, et celles et ceux qui ne le sont pas ou plus. En ce sens, elle participe d’une façon très importante au renforcement du sentiment de classe des salarié·es au sentiment que ses intérêts sont parfaitement distincts d’autres catégories, en particulier le patronat qui justement contribue à financer majoritairement la Sécu des origines via la part patronale des cotisations sociales.

Une conquête constitutive de la classe ouvrière, du mouvement ouvrier

Si la Sécurité sociale a 80 ans, la lutte pour la mise en place d’un système de protection des risques sociaux des travailleur·euse·s date au moins des débuts du xixe siècle. En réalité, c’est un combat qui pose la question de la solidarité des travailleurs dans un univers, celui des débuts du capitalisme marqués par une brutale augmentation de l’exploitation et l’interdiction absolue de toute entrave au droit de propriété des industriels, à la liberté du commerce et du droit « naturel et imprescriptible » de propriété (Déclaration de 1789). Dans les débuts du capitalisme, les institutions issues du Moyen Âge, les corporations régulant l’activité industrielle dans une organisation paternaliste, sont abolies par la loi Le Chapelier de 1791, détruisant le droit de coalition pour les ouvrier·ère·s.

Les travailleur·euse·s atomisé·es, surexploité·es, vendent leur force de travail, à un prix qui tend à se rapprocher de sa valeur, dans le sens où les salaires ne permettent que de subvenir à la reproduction de la valeur de la force de travail. Dans ces conditions, l’exposition à la maladie, aux accidents professionnels, ou à l’invalidité liée à la vieillesse, rend le travail et donc le revenu impossible. Engels qualifie « d’assassinat social » la situation faite à la classe ouvrière au milieu du xixe siècle. Dans le budget type des ouvrier·ère·s de cette époque en France, aucune dépense n’est prévue pour couvrir la maladie car les autres dépenses vitales sont incompressibles !

C’est cet assassinat social que les travailleur·euse·s cherchent à éviter en mettant illégalement en place des sociétés de secours mutuel, dès 1804 en France afin de couvrir les cas d’incapacité de travail. Ce mouvement est donc constitutif du mouvement ouvrier et de ses grandes luttes, notamment les révolutions de 1830 et 1848 en France mais aussi dans les autres pays d’Europe de l’époque, un combat constitutif de l’indépendance de classe.

La récupération de ces structures par le pouvoir (loi de 1850 et 1852 sur les mutuelles, par Napoléon III) les transforme en institutions garantes de l’ordre social dans le but de l’association capital-travail. De ce fait, le mouvement ouvrier est divisé face aux premières législations d’assistance et d’assurance mises en œuvre au début du xxe siècle. Les premières lois sur les retraites (1910), retraites par capitalisation, et à partir de 65 ans, sont dénoncées par la CGT, comme « la retraite des morts », tout comme la capitalisation qui permet en fait au patronat de mettre la main sur les cotisations ouvrières.

Le mouvement de création de caisses de mutuelles (mineurs et cheminots en particulier) est lié à la formation des syndicats. Cela se fait dans le cadre des bourses du travail, entre 1885 et 1902, date à laquelle les bourses du travail se fondent dans la CGT. Ainsi, avant 1945, la protection sociale française reposait sur des assurances sociales (lois de 1928-1930) limitées à des catégories précises, occupant souvent une position stratégique dans la production (cheminots, mineurs, marins, fonctionnaires) ; des mutuelles (solidarité professionnelle ou locale) ; l’assistance publique pour les indigent·es. Ces dispositifs étaient parcellaires, contributifs et corporatistes, laissant de larges pans de la population sans couverture.

La Sécurité sociale de 1945 crée l’universalité, la solidarité nationale. On ne parle plus d’« assistance  » de « secours » ou « charité », mais de droits sociaux.

Les principes et acquis de la Sécurité sociale de 1945

La Sécu est à la fois le produit de ces luttes anciennes et d’une situation révolutionnaire qui contraint la bourgeoisie française totalement déconsidérée par la politique de Vichy, des élites et du patronat sous l’Occupation, à lâcher des concessions immenses de peur de tout perdre face à une classe ouvrière sortie grandie par son rôle clé dans la résistance et par l’appui d’une CGT de 5 millions d’adhérents.

La Sécu marque l’entrée dans une société où la sécurité économique n’est plus un privilège mais un bien commun. Le financement par le salaire différé consacre une idée simple mais révolutionnaire : le fruit du travail, le salaire, ne sert pas seulement à rémunérer l’individu, mais à construire une solidarité collective.

Dans ses discours, le ministre communiste du Travail, Ambroise Croizat, traditionnellement présenté comme le père de la Sécu, insistait sur cette dimension émancipatrice : « Nous mettons définitivement l’homme à l’abri du besoin. Nous en faisons un citoyen. ». En améliorant sensiblement les conditions de vie des travailleur·euse·s, la Sécu était un encouragement à agir collectivement pour arracher de nouvelles conquêtes sociales.

Dans ses textes fondateurs, la Sécu est dite nationale parce qu’elle est organisée sur un territoire, sans être réservée aux nationaux. Ensuite, elle dit expressément protéger le/la travailleur·euse, réaffirmant par-là l’origine professionnelle, salariale même, des assurances sociales. Enfin, elle protège la famille par l’intermédiaire du travailleur et par la mécanique des droits dérivés (les enfants et le conjoint sont les ayants droit de l’assuré social). La solidarité, dans la Sécurité sociale, est donc nationale mais aussi professionnelle et familiale.

Il faut néanmoins rappeler que la Sécurité sociale de 1945 ne correspond pas réellement aux revendications de la CGT et que, durant des mois, De Gaulle a rejeté ces revendications. Le programme du Conseil National de la Résistance, s’il parle du principe de Sécurité sociale, n’en donne nullement les modalités et l’envisage d’emblée sous le contrôle conjoint des travailleur·euse·s et de l’État.

Ainsi, contrairement au souhait ouvrier d’une caisse de la Sécu entièrement gérée par eux, un quart des sièges sont occupés par le Patronat dès 1945 et l’État exerce dès le début sa tutelle sur des questions décisives (taux des cotisations et montant des prestations fixés par décrets annuels jusqu’en 1996). Le chômage n’est pas pris en compte dans les risques sociaux couverts par la Sécu et certains régimes spéciaux (mineurs, marins, SNCF, EDF-GDF, fonctionnaires, etc.) ne sont pas intégrés dans le régime général, voulant garder leur spécificité et leur indépendance. Ce choix s’explique notamment parce que certains régimes étaient plus protecteurs (retraites anticipées, prestations plus élevées). Il y avait aussi crainte – justifiée à posteriori – d’une perte de contrôle de la gestion des caisses au profit d’un système national plus bureaucratique, plus contrôlé par l’État. Bien qu’elle fût un frein à l’unicité de la Sécu, la défense des régimes spéciaux dans ces bastions de la CGT et ces secteurs stratégiques était un combat légitime pour la défense des statuts, combat qui a structuré pendant des décennies les luttes des travailleur·euse·s du pays, à l’image du rôle des cheminots en 1995 ou 2020 ou des fonctionnaires en 2003 notamment.

La séparation entre caisses primaires et CAF (obtenue en 1949 par la CFTC), contraire au projet initial d’une caisse unique répondait à la volonté de la bourgeoisie d’éviter une trop forte concentration du pouvoir aux mains des ouvriers.

Il faut aussi noter que dès son origine, contrairement à ce qu’espérait la CGT, la Sécu ne remboursait pas 100 % des frais médicaux, hormis pour les accidents du travail, l’invalidité, la maternité et une partie affections longues durée (ALD). Pour les consultations médicales, le patient devait avancer 20 % (moins pour certains autres actes), remboursés ensuite par les mutuelles… si on en disposait. Ce système dit du ticket modérateur n’a fait que perdurer depuis, au nom de la responsabilisation individuelle et la maîtrise des dépenses.

Malgré ces bémols, la menace était telle pour la bourgeoisie que la concession nécessaire était immense, un véritable acquis révolutionnaire ; il en est résulté une enclave de communisme au sens originel du terme dans la société capitaliste puisque le principe était que « chacun contribue selon ses moyens, et reçoit selon ses besoins. »

Des droits nouveaux

La Sécu ouvrait les droits suivants aux travailleur·euse·s et leur famille : couverture des risques de la maladie, des accidents du travail, de la vieillesse, allocations familiales, généralisation du droit à percevoir une retraite, dorénavant par répartition et non par capitalisation.

Un financement basé sur le salaire différé

La Sécu instaurait une forme originale de financement, reposant non pas sur l’impôt (comme en Angleterre) mais sur les cotisations ponctionnées sur le salaire, avec d’un côté la part patronale prenant en charge intégralement les accidents du travail et les prestations familiales tandis que les assurances maladie et vieillesse (retraites) étaient à la double charge de l’employeur et du salarié.

La part patronale fait partie intégrante du prix de la force de travail que le patron achète au salarié. Réduire ce que le gouvernement appelle les cotisations patronales, c’est donc abaisser le salaire. Les cotisations sociales salariales sont déduites du salaire brut (salaire net = salaire brut – cotisations salariales). Les cotisations, part patronale et salariée confondues, constituent le salaire différé (ou socialisé).

Les cotisations servent à payer les dépenses de celui qui est malade aujourd’hui, les pensions des retraités d’aujourd’hui. La cotisation salariale est une part du salaire que le travailleur met de côté et qui, de ce fait, ne modifie pas son taux d’exploitation. à l’inverse la part patronale, « vient en plus » et, donc réduit la part de plus-value que le patron s’arroge dans le processus de production. Aussi, lorsqu’on dit que les « charges » patronales sont baissées, en réalité c’est le salaire qui baisse à travers la part énorme du salaire (plus de 40 %) qui sert à financer retraites et assurances maladies.

Les cotisations représentaient 90 % des ressources de la Sécu en 1945, 77 % en 1981, puis 61 % en 2017 et 54 % en 2021 ! En réduisant de façon drastique la part patronale depuis les années 80, les gouvernements successifs ont remis en cause le principe du salaire différé et organisé de plus en plus un financement de la Sécu par l’impôt.

Une gestion en principe aux mains des travailleurs

Enfin, avec la création de la Sécu, la gestion des caisses est assurée très largement par les représentants des travailleur·euse·s par l’intermédiaire des représentants syndicaux même s’il faut relativiser leur pouvoir, l’état ayant mis sa tutelle dès le départ sur le montant des cotisations et des prestations. Les caisses et les élu·es ouvrier·ère·s s’étaient retrouvés rapidement cantonnés à des rôles secondaires, ou d’exécution.

La Sécu a apporté des bienfaits immenses aux travailleur·euse·s. Très vite, l’insécurité sociale recule. Les prestations sociales qui, en 1938, représentaient 5 % du revenu des ménages, bondissent de 16 % dès 1950. Pour la première fois en France, le suivi de la femme enceinte et du nourrisson sera couvert par des prestations médicales, ce qui va pratiquement éradiquer la mortalité infantile. L’espérance de vie et le montant des retraites vont augmenter significativement. La mise en place d’un système de santé publique en France, notamment avec les CHU a eu des effets spectaculaires notamment sur les conditions de vie et l’espérance de vie des travailleur·euse·s.

C’est sur cette manne de centaines de milliards alimentée encore majoritairement par les cotisations salariales et notamment patronales sur laquelle la bourgeoisie essaie de mettre la main. Les 80 ans de la Sécurité sociale, c’est aussi l’histoire de 80 ans d’attaques pour revenir sur cette concession majeure de la lutte des classes.

Une conquête qui n’a jamais cessé d’être attaquée

Très rapidement, la Sécurité sociale, qui gère alors un budget supérieur à celui de l’État, va être l’objet d’attaques qui ne firent que croître au fil des décennies. Dès 1949, la création des CAF sous la pression de la droite (MRP) et de la CFTC remet en cause l’existence d’une caisse unique.

La création de régimes particuliers pour les indépendants participe puissamment à l’émiettement du système de protection sociale. Le MRP obtient aussi l’abandon soi-disant « provisoire » du tiers payant.

La création des retraites complémentaires des salarié·es du privé entre 1947 et 1962 va à l’encontre des principes même de la Sécu : de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins.

En 1952, Antoine Pinay tente de faire collecter les cotisations par le fisc, et non plus par les organismes de Sécurité sociale. La levée de boucliers fait tomber son gouvernement, faisant reculer pour quelques décennies la marche à la fiscalisation de la Sécu.

En 1960, des décrets gaullistes transfèrent une partie importante des décisions des caisses de Sécu aux directeurs et préfets tandis que le secteur hors convention est créé.

Le patronat a essayé de contenir la puissance de la CGT en soutenant FO et la CFTC puis CFDT. La droite mettra fin en 1967 à l’élection des représentant·es des travailleur·euse·s dans les caisses de Sécu, rétablie en 1983 par Mitterrand puis supprimée définitivement par la droite en 1986.

Les dépenses de la Sécu sont ponctionnées par l’intégration dans les années 60 de catégories non salariées (travailleurs agricoles, curés) ne participant pas à son financement.

La grande offensive gaulliste, ce sont les ordonnances Jeanneney de 1967 qui font disparaître la caisse nationale de la Sécu au profit de trois caisses distinctes (maladie, famille, vieillesse) avec obligation d’équilibre pour chaque branche. La création du paritarisme octroie 50 % des sièges des caisses au syndicat patronal, le CNPF. En outre, la cotisation « ouvrière » augmente tandis que les remboursements diminuent, 5 % restant à charge des assurés (mesure abrogée après Mai 1968).

Depuis environ 1965, la Sécu connaitrait un déficit et cela a conduit à des campagnes incessantes accusant les Français·es de se soigner trop, de consommer trop de médicaments. Ce déficit est sciemment organisé par l’État, par la montée de toute une série de charges portant indûment sur le régime général de la Sécu alors qu’elles devraient être imputées sur le budget de l’état. Ce sont les exonérations de cotisations patronales, le financement de certaines politiques familiales ou de santé publique décidées par l’État, le minimum vieillesse – repris en charge par l’état en 1979 –, les allocations logements, les versements maladies à des personnes ne cotisant pas comme les étudiant·es, chômeur·euse·s, handicapé·es, l’aide aux régimes spéciaux déficitaires et ne contribuant pas au financement de la Sécu, notamment pour les non-salariés comme les agriculteur·trice·s, etc.

Le financement par des sources « alternatives » a commencé dès 1967 avec des taxes diverses sur l’assurance automobile, solidarité, alcool, tabac mais c’est Rocard, avec la CSG en 1990 qui va ouvrir la voie à la fiscalisation de la Sécu. Le taux de CSG était de 1,1 % au départ ; il est de 9,2 % depuis 2018 sur les revenus d’activité ! Or, qui paie la CSG ? Les salarié·e·s à 89,6 %. Les entreprises n’y sont pas assujetties.

Intégrer l’argent de la Sécu dans le budget de l’État, ce n’est pas seulement alléger les patrons, c’est aussi permettre d’affecter ces recettes à autre chose comme par exemple les 6,5 milliards supplémentaires pour l’armée en 2026 !

Depuis 1982 et la « bataille contre les charges » lancée par le CNPF, la part patronale des cotisations sociales est passée d’environ 62 % du financement de la Sécu à 32 % ! Ainsi, entre 1991 et 2009, la part des cotisations dans le financement de la Sécu tombe de 87 à 67 % pour passer à 55 % aujourd’hui.

Les gouvernements successifs ne se sont pas contentés de réduire sensiblement la part patronale dans le financement de la Sécu, ils ont aussi refusé de compenser une partie de ces pertes contrairement à ce qu’établissait la loi Veil de 1994.

Ainsi, en 2011, alors que le déficit de la Sécu était de 11 milliards d’euros, le montant des exonérations patronales non reversées par l’État à la Sécurité sociale depuis 1992, s’élevait à 41,5 milliards d’euros ! Et ceci n’a fait que s’accroître depuis. Et la partie compensée par l’État l’était par nos impôts ! C’est aussi cela la fiscalisation du financement de la Sécu, pas seulement la CSG. En 2022, les exonérations de cotisation pour les patrons sur les salarié·e·s du privé s’élèvent à 90 milliards d’euros contre 25 milliards en 2012 ! L’ensemble des aides publiques ou exonérations pour les patrons s’élèvent entre 230 et 275 milliards d’euros en 2023 !

Parallèlement, avec la propagande du trou de la Sécu omniprésente au moins depuis les années 80 dans les médias, l’État agit pour limiter les dépenses de santé. Dès 1983, dans les hôpitaux, est entamé un processus conduisant depuis à des dizaines de milliers de suppressions de lits. En 1993, c’est la réforme Balladur contre les retraites du régime général qui impose la retraite après 40 annuités au lieu de 37,5, un calcul des pensions sur les 25 meilleures années au lieu de 10 et aussi la revalorisation de la pension à partir de l’évolution des prix et non plus à partir de l’évolution générale des salaires, une mesure qui va entraîner un écart de 20 à 30 % en 20 ans entre une pension indexée sur les salaires et une pension indexée sur les prix !

En 1995, le plan Juppé réalise la mise sous tutelle de l’État du budget de la Sécurité sociale, et depuis 1997, le parlement adopte la loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS), tous les ans ; les représentant·e·s des travailleur·euse·s sont exclu·e·s de la gestion des caisses de Sécu, le « Hold up du siècle ».

Depuis, chaque année est fixé un objectif national de dépense d’assurance maladie (ONDAM), qui est un véritable carcan, notamment pour le financement de l’hôpital public (d’ailleurs placé en concurrence avec le secteur privé), avec des agences régionales de santé (ARS), mises en place pour améliorer l’efficacité du système. On passe alors d’une logique sociale à une politique de rationnement : les besoins de santé passent après les contraintes budgétaires.

La loi du 13 août 2004 impose entre autres un forfait d’un euro restant à charge pour le patient pour chaque consultation.

La tarification à l’activité (T2A) de 2004 dans les hôpitaux introduit une logique marchande avec une incitation à multiplier les actes « rentables » plutôt que privilégier la qualité ou la pertinence des soins, favorisant les cliniques privées et touchant lourdement patient·e·s et personnels du public.

La loi Bachelot Hôpital, Patients, Santé, Territoires (PHST) de 2009 fait des directeurs d’hôpitaux de véritables chefs d’entreprises tout en marginalisant les instances représentatives et en renforçant les objectifs de performance pour les établissements publics.

La réforme macroniste de la protection sociale complémentaire dans le secteur public

L’obligation pour l’ensemble des salarié·e·s (du privé depuis 2016, du public depuis 2022) d’adhérer à une complémentaire santé privée (Protection sociale complémentaire, PSC) est un nouveau coup majeur contre la Sécu. Elle permet au gouvernement d’accélérer le transfert des prises en charge de la Sécu, en asséchant ses moyens, aux complémentaires privées qui augmentent leurs tarifs et réduisent leurs prestations. Pour les fonctionnaires, l’état va financer les grands groupes privés via la participation employeur de 50 %, en réalité avec nos impôts. La PSC c’est la négation de la solidarité intergénérationnelle en instaurant pour les retraité·e·s une sur-cotisation allant jusqu’à 3,5 fois plus élevée que celle des actifs.

La PSC déconnecte aussi Santé et Prévoyance, instaure des contrats différents selon les ministères ou employeurs, prévoit l’équilibre du système donc à terme une explosion des cotisations (+13 % pour les mutuelles depuis 2023). La solidarité nationale cède la place à une protection segmentée, inégalitaire, où les revenus déterminent la qualité des soins. L’opposé du 100 % Sécu, revendication que nous continuons à porter haut et fort.

Les retraites par répartition dans la ligne de mire

Dans le domaine de la retraite, depuis 1995, où l’alignement des régimes spéciaux et du code des pensions sur le privé avait été bloqué par une mobilisation exceptionnelle, en particulier par la grève générale à la SNCF, les différents gouvernements successifs sont revenus à la charge.

En 2003, Fillon réintroduit son projet d’alignement des régimes spéciaux sur le régime général (40 annuités au lieu de 37,5). S’en suivit une mobilisation extrêmement forte des secteurs concernés et en particulier dans l’Education nationale qui posait, comme le congrès du SNASUB s’y était prononcé, la question de l’appel à la grève générale dans ce secteur. Les séquelles de la défaite majeure survenue en 2003 n’ont pas été surmontées en particulier dans l’enseignement public.

En 2007, le numéro deux du syndicat patronal, Denis Kessler résumera, revanchard, l’ambition patronale qui perdure depuis la création de la sécurité sociale : « il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance ».

En 2007, 2010, 2019, 2023, de nouvelles aggravations s’enchaînent avec la disparition des régimes spéciaux (les retraites des fonctionnaires continuent néanmoins de relever du budget de l’État et non des retraites par répartition financées par la Sécu, nos pensions étant calculées sur la rémunération indiciaire des actifs, donc en forte baisse depuis plus de 30 ans), le passage à 62 puis 64 ans, le passage de 41 à 43 annuités avec la réforme Touraine sous Hollande. Aussi puissantes qu’aient été les manifestations pour s’opposer à ces contre réformes, elles n’ont pas permis de faire reculer le gouvernement.

A côté de nos droits à la retraite rognés, il y a aussi l’objectif d’en finir avec les retraites par répartition pour leur substituer la capitalisation c’est-à-dire un système où on place son argent auprès d’assureurs, avec tous les risques de banqueroutes qu’on connaît mais aussi les profits mirifiques pour ces fonds de pension.

Ainsi, la Sécu n’a jamais cessé d’être depuis sa création un enjeu permanent de la lutte des classes. En témoigne notamment la grève générale d’août 1953 contre les décrets Laniel portant atteinte aux retraites des fonctionnaires, Mai-Juin 1968 dont l’abrogation des ordonnances gaullistes contre la Sécu était un mot d’ordre central, la grève de novembre-décembre 1995 contre le plan Juppé et les grands conflits sociaux depuis contre les attaques contre les retraites.

Alors que les besoins de dépenses n’ont jamais été aussi importants avec une part des personnes âgées qui augmente chaque année, le développement des affections chroniques (diabète, maladies cardiovasculaires), les progrès médicaux et les innovations techniques (imagerie, robotique, pathologies mieux soignées, dépistages préventifs plus nombreux, médicaments plus coûteux), les réformes successives et politiques libérales ont visé à baisser le coût du travail donc du financement de la Sécu et à limiter cet accroissement naturel des dépenses de la Sécu.

La Sécu a été une conquête révolutionnaire. Elle a abouti à une amélioration considérable du niveau sanitaire du pays et de la mise en place d’un système de retraite par répartition permettant à chacun de vivre dignement une fois retraité.

Depuis des décennies, on agite le spectre du déficit pour justifier des coupes, alors que ce déficit résulte de choix politiques. La Sécurité sociale est présentée comme « coûteuse », alors qu’elle n’est rien d’autre que la mise en commun des richesses créées par le travail.

Malgré les coups qu’elle a subis, en particulier la réduction de la part du salaire différé dans le financement de la Sécu (environ 200 milliards sur 650 milliards d’euros, la CSG représentant 150 milliards, des taxes diverses notamment sur alcool et tabac représentant 70 milliards), la Sécurité sociale a conservé ses principes fondateurs d’universalité et de solidarité.

C’est cela que Macron et la bourgeoisie entendent remettre en cause, profitant de la situation économique et de la crise internationale pour accélérer leur attaque.

Aujourd’hui plus que jamais, alors que les inégalités explosent et que les besoins de dépenses en protection sociale n’ont jamais été aussi importants, nous devons réaffirmer le rôle vital de la Sécurité sociale : protéger chacun, sans distinction, face aux aléas de la vie. Elle est notre bien commun, le fruit des luttes ouvrières et syndicales.

Cela signifie combattre en particulier les projets de capitalisation des retraites, de TVA sociale et de généralisation de la PSC.

Éric Panthou, syndicaliste SNASUB-FSU,
Centre d’Histoire Espaces et Cultures,
Université de Clermont.

N° 312 — Janvier-Février 2026

Motion d’actualité adoptée à la commission administrative nationale des 20 et 21 janvier 2026 Transfert des secrétaires généraux d’EPLE : notre courrier au ministre
Cet article est la rubrique 12 sur 18 du Convergences N° 312 — Janvier-Février 2026